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Les gens riaient et applaudissaient

Et il arriva justement ce que craignait Karol Wojtyła. Une fois  la possibilité de réélection d’un Italien écartée– après la confrontation aussi vaine qu’exténuante entre l’ archevêque de Florence, Giovanni Benelli, et l’archevêque de Gênes, Giuseppe Siri –  on s’achemina rapidement vers la recherche d’un accord engagé dès la début par le cardinal Franz König – archevêque de Vienne, personnage de grande autorité avec un solide réseau d’amitiés . Ainsi, au huitième scrutin, et avec près de cent voix, l’archevêque de Cracovie fut élu. Les cardinaux avaient choisi un homme qui venait d’un « pays lointain », de derrière le rideau de fer. Le premier pape slave. Le premier pape non italien depuis presque cinq siècles. J’étais sur la place, à côté de la grille de la basilique vaticane quand j’entendis prononcer son nom par le cardinal Pericle Felici. Pendant un instant je craignis que mon cœur ne se rompe. Je criais comme un fou, mais autour de moi tous criaient et je n’entendais même pas ma voix. Je pensai à lui, vêtu de blanc. Je pensai à la Pologne sûrement en fête, bouleversée par la surprise. J’ai honte de le dire, mais je pensai malicieusement aux paroles que le premier secrétaire du Parti communiste de Silésie avait prononcées, se référant au fait que le cardinal Wojtyła était parti avec un passeport touristique, après qu’on lui eut supprimé son passeport diplomatique : « Qu’il aille, qu’il aille donc au conclave, nous ferons nos comptes avec lui au retour ». Si j’avais pu, j’aurais envoyé un télégramme à M. le secrétaire : « Je regrette, mais la Providence avait d’autres projets… » 

Depuis l’endroit où je me trouvais, je réussis à peine à le voir quand il se montra à la loggia extérieure de la basilique, mais je l’entendis bien, j’écoutai sa voix : « Sia lodato Gesù Cristo ». Et les gens qui répondaient  très fort : « Sempre sia lodato ». Je pleurais et c’est peut-être pour cela que je perdis un peu du discours. Mais je ne perdis pas les dernières paroles, celles-là non. « Si je me trompe, vous me corrigerez… ». Les gens riaient et applaudissaient. Moi, je regardais autour et je pleurais. Mais j’étais heureux, immensément heureux. Personne sur la place ne savait ce qui s’était passé quelques instants auparavant  là-haut. Pendant que le cortège avec l’élu s’approchait du balcon, le cérémoniaire essayait de convaincre le nouveau pape qu’il devrait  respecter le protocole qui ne prévoyait qu’une bénédiction. Et le nouveau pape lui répondait qu’il serait mieux de dire quelques paroles à tous ces gens. Ainsi jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’ils se soient montrés. Le cérémoniaire au visage sombre était bien décidé à faire respecter l’usage. Et le nouveau pape, regardant la foule, chassa l’ultime doute et parla. Un « accroc » petit, petit, mais très significatif. Au moins pour ceux de la curie, attentifs à chaque détail, pour savoir  si le vent allait tourner. 

Avec l’accord du cardinal Stanisław Dziwisz « J’ai vécu avec un saint »

Edition – Wydawnictwo Św. Stanisława – Cracovie 2013